Il y a des rencontres qui forgent le destin. Des personnes qui, en quelques minutes, quelques heures, auront plus d’impact dans ta vie que n’importe quel prof ou gourou du développement personnel. Tu les quittes le cœur léger, la sensation d’avoir fait un bon en avant de malade dans ton existence. Tu SAIS tout au fond de toi qu’il y aura un avant et un après ce moment.

Même ton pote Victor Hugo le dit sur Pinterest (ça pourrait tout aussi bien être Gandhi, j’ai pas vérifié):

Bref: ta vie ne sera plus jamais la fucking même après cet instant magique.

Puis il y a les autres « rencontres ».

Je ne parle pas de celles qui t’apporteront de manière ponctuelle une certaine forme de sagesse. Oooh non. Je te parle de LA rencontre qui ne changera strictement rien. Celle qui va peut-être même un peu te salir tellement c’était une perte de temps, tellement la personne a été d’une inutilité sans nom.

Comme cet étrange étranger qui t’aborde sur les rives d’un lac Suisse, par exemple. Tu le vois arriver à 15 000 km. Il parle fort. Il parle fort de Miami, là où il va passer ses hivers parce qu’ici, c’est la mort, il fait trop froid en plus. Le bar où tu es installée est presque vide, il fait nuit, tu bois un rosé plus cher que bon avec tes copines alors qu’il s’installe à côté de toi. Vous êtes 3 et il te choisit. TOI.

Tu es pleine d’optimisme, comme à chaque fois. Tu t’imagines qu’une clope offerte, il aura quitté le navire.

Naïve que tu es.

Il ne fume même pas.

C’est mignon.

Il s’installe, donc, te regarde fixement et pose une question sans intérêt. La première d’une longue série. Il est bon ce rosé?

Non, bien sur que non il est pas bon ce rosé. J’y ai à peine trempé mes lèvres et j’ai déjà un trou dans l’estomac. As-tu déjà vu le rosé le moins cher d’une carte « bon »? Dans quel monde vis-tu bordel? 

Tu laisses tes copines lui répondre un vague « ça va ». ll sent une porte ouverte, il flaire les meufs sympathiques, sa stratégie se met en place. Tu apprends en 48 secondes top chrono que tu as devant toi un millionnaire champion de off-shore 2006, mi-français, mi-suisse, mi-américain. Qu’il a l’honneur de se prénommer Chris-Phil et que l’entièreté du village Suisse où vous êtes qui détient un commerce est son très bon ami.

Mais QUI s’appelle Chris-Phil aujourd’hui? A part un rescapé de la période boys-band, je vois pas qui aurait l’intérêt d’annoncer son double prénom. Puis ça sort d’où déjà « Chris-Phil »? Christophe-Philippe? Christian-Philibert? Choisis le moins pire des deux et dégage bordel. 

Il vous aurait bien montré les 2,8 millions qu’il a sur son compte en banque mais putain PAS-DE-BOL, il a plus de batteries sur son téléphone ancienne génération 2008.

Chris-Phil, c’est le gars qui s’y connait sur tout, et qui brille par ses idées et opinions. En particulier sur la France, les français et la politique. Tu apprends grâce à lui que les français sont tous des illettrés qui « croivent » qu’Hollande va les sauver alors que bordel de cul le sauveur il est sous vos yeux et vous le voyez même pas. Le Grand. Le Maître. Le Dieu vivant: Sarkozy.

A la table 120 s’il vous plait!

Gênant.

C’est le moment où 3 stratégies se mettent -malgré toi- en place:

  • la stratégie de l’idéaliste: la copine qui entre dans le débat et défend bec et ongle ses idées parce qu’entendre des conneries pareilles, ça lui fait saigner les oreilles, le cerveau et le cœur.
  • celle de la satirique: elle entre dans son jeu pour lui faire débiter ENCORE PLUS de merde, et elle se marre. Ah c’est drôle, tiens.
  • la tienne: tu fermes ta gueule et tu te dis que si tu l’ignores, il va bien finir par comprendre qu’il n’est pas le bienvenu et va donc, par conséquent, se barrer. L-O-L.

T’es admirable, qu’il vous dit 150 fois. T’es admirable parce que tu défends ces connards d’agriculteurs français qui déposent du purin devant Carrefour. T’es admirable parce que tu crois que la France a un avenir alors que tout ce qu’elle est bonne à faire c’est faire payer des taxes aux pauvres riches qui ont autre chose à foutre que payer l’ISF. T’es admirable parce que t’es bien française à râler tout le temps et à défendre ton opinion. En Suisse, ils ont pas ce problème là: ils paient, ils la ferment et puis c’est tout. En revanche, t’es visionnaire quand tu reprends ses mots pour dire qu’en effet, Sarkozy va sauver le monde, que les pauvres sont des illettrés, qu’il faudrait un peu qu’on ferme notre gueule et qu’une femme, faut la gâter.

Ah oui.

La femme: IL LA GÂTE.

T’en veux du Prada, Gucci et Louis Vuitton toi? Pour prouver ses dires, il te propose un deal que tu ne peux refuser. Le clou du spectacle. L’étrange étranger qui vient de te bassiner avec des théories plus fumeuses que ta Tata Simone te fait une offre de ouf, à toi, rien qu’à toi. Si tu deviens sa meuf, tu vis avec lui, t’es gâtée H-24 et EN PLUS, t’as 4000 francs suisse par mois d’argent de poche parce que tiens toi bien à ta chaise ma poule: t’as le droit de bosser en plus! Tu réalises pas ta chance.

Je préfère encore PAYER 4000 balles par mois, avoir une famille de canard qui me suit à vie, terminer toutes mes phrases par « la question n’est pas là » ET avoir un troisième œil au milieu du front plutôt que passer  2 semaines au ski, à Miami ou à Boulogne sur Mer avec ta tronche de cake. 

Tu réponds poliment avec un sourire un peu gêné que non merci, c’est gentil, tu te gères toute seule. Pendant que tes copines sont en hilarité générale devant la médaille d’or du malaise que tu t’apprêtes à remporter.

Et là: il te sort l’artillerie lourde.

Tu lui résistes, il aime ça. Il t’annonce qu’il n’a malheureusement qu’un seul défaut, qui n’en est pas un pour toutes les femmes (clin d’œil complice à gerber): il est très sexe. Tu te mords les lèvres pour ne pas exploser de rire devant ce défaut aussi crédible qu’un « trop perfectionniste » provenant d’un futur stagiaire en entretien d’embauche. Il prend ça pour un signe d’excitation maximale. Elle se mord les lèvres, elle craque intérieurement. Tu ne le regardes pas dans les yeux, tu dois être timide. Tu ne lui parles pas, tu es mystérieuse. Tu le fascines: mais qui es tu? Il décale sa chaise et se met face à toi, les yeux dans les bleus comme dirait Aimé.

Mise en situation enclenchée

« Toi t’es pas française. T’as un truc toi, t’es pas d’ici. T’es italienne non? » Tu lui racontes l’histoire de ta grand-mère qui a traversé les Pyrénées à pied avec son père berger parce qu’ils cherchaient du travail et de l’argent. Il faut pas avoir honte d’être pauvre, il y a quelque chose d’admirable chez eux, qu’il te dit. Il brûle d’en savoir plus: que fais tu de tes journées, déesse sans nom si jolie pour une pauvresse? Tu bosses à ton compte. C’est bien, il aime les femmes ambitieuses. Les michtonneuses, ça va bien 5 minutes. Son ex-femme le supplie de la reprendre parce qu’elle est au minimum social mais c’est fini ces conneries.

Les lumières du bar s’éteignent, les derniers clients sont partis. Les araignées géantes apparaissent, tu as peur, il te protège (et en profite pour effleurer un bout de tes boobs, au passage), ET il n’y a plus de rosé. Tu touches le fond. Alors que tes amis commencent (enfin) à interpréter tes signaux de détresse, un mouvement se met en place pour retourner au camping, le truc de pauvre admirable où tu loges avec tes potes.

Après un énième débat aussi pertinent qu’un bouquin de Marc Levy, vous lui faites comprendre qu’il n’est pas invité au mobil’home. C’est alors qu’il s’en va comme il est arrivé. Le verre plein (qui ne boit pas son verre?), le regard plein d’envie et de désespoir, et des bobards plein les poches.

Tu réalises non sans douleur que tous les problèmes de ta vie auraient pu être résolu à cet instant.

Et qu’en rentrant avec lui, il y aurait forcément eu un avant et un après. Mais pas forcément celui auquel tu t’attendais.